Le Département de l’Isère vient de présenter les résultats d’une étude inédite mesurant les perspectives d’enneigement et les impacts sur les ressources des stations de l’Isère sur la période 2025-2050. Face aux effets du changement climatique, ce document qui s’appuie sur les scénarios du GIEC, se veut un outil d’aide à la décision en matière d’investissements pour les 23 destinations iséroises et les collectivités publiques qui distribuent des aides. Notamment pour la neige de culture.

Si la démonstration est faite que cette dernière sécurise objectivement l’activité hivernale, l’étude, loin de sonner le glas du ski, ne s’oppose pas au principe d’une nécessaire diversification du tourisme en montagne, du fait du réchauffement climatique et de l’évolution des attentes de la clientèle.

C’est en 2016 que le Département de l’Isère, en lien avec Isère Tourisme, a initié une réflexion sur l’avenir des stations de montagne. Et pour cause, elles pèsent lourds dans l’économie touristique du territoire, 3e destination hivernale française. « Le réchauffement climatique menace la performance de l’économie de la montagne qui représente 60% des richesses induites par le tourisme en Isère », souligne en préambule Chantal Carlioz, présidente d’Isère Tourisme. Pour la vice-présidente du Conseil départemental, il est indispensable de concilier transition écologique avec transition économique et transition sociale. Quelque 8000 emplois et plus de 123 millions d’euros de chiffre d’affaires réalisés par les domaines skiables l’hiver dernier sont en jeux en Isère. « Les clients viennent en montagne pour leur bien-être, se retrouver, mais aussi pour le ski ». L’objectif est donc de sécuriser l’enneigement des domaines skiables, tout en respectant l’environnement et en utilisant à bon escient les finances locales. D’où le besoin d’un document-cadre reposant sur des données scientifiques et économiques objectives, permettant aux stations iséroises d’effectuer des investissements pertinents, notamment en matière de neige de culture.

Le Département va donc continuer à les accompagner sur ce terrain à la lumière des résultats de l’étude qu’il a commandée évaluant les perspectives d’enneigement et les impacts sur les ressources des stations iséroises. Tout en encourageant leur diversification. « 60% des aides allouées dans le cadre des Contrats de performance Alpes Isère (CPAI) depuis deux ans ont été consacrées à la diversification des stations, afin que celles qui seront concernées par l’absence de neige en 2050 puissent réorienter leurs activités », affirme Jean-Pierre Barbier, président du Conseil départemental de l’Isère, rappelant en parallèle la démarche prospective initiée par Isère Tourisme autour de la station du futur et des nouveaux usages d’ici 2030 en montagne.

Réalisée d’avril 2017 à octobre 2018 dans les 23 stations de l’Isère, l’étude commanditée par le Conseil départemental comporte trois volets. Le premier réalisé par l’IRSTEA et Météo France-CNRS-Centre d’études de la Neige, analyse les conditions d’enneigement des domaines skiables de l’Isère passées et à échéance 2025 et 2050. Le second volet, porté par Natura Scop, explore la disponibilité en eau du territoire compte tenu des projets d’aménagement en neige de culture des stations et du réchauffement climatique. Enfin, le dernier volet, confié au cabinet KPMG, étudie la capacité des stations à financer les installations liées à la neige de culture.

Élévation de la limite pluie-neige

« Jusqu’en 2050, quelles que soient les politiques climatiques prises aujourd’hui pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, les jeux sont faits », commente Samuel Morin, directeur de l’étude. « Ces politiques ne porteront leurs fruits qu’à partir de la deuxième moitié de ce siècle ». Du côté des précipitations en hiver en montagne (pluie et neige confondues), les projections indiquent que leur quantité ne devrait pas changer ou à la marge. Par contre, si la température augmente d’un degré Celsius, la limite pluie-neige s’élèvera de 150 mètres. « Si on observe d’ici la fin du siècle, une poursuite de la variabilité des hivers, en revanche les hivers bien enneigés vont diminuer et les hivers peu enneigés augmenter, passant d’une occurrence de tous les cinq ans en moyenne, à tous les trois ans », précise le chercheur, rappelant que c’est la fréquence des saisons peu enneigées qui met en péril l’activité des domaines skiables.

La neige de culture pour sécuriser l’enneigement des pistes

27% de la surface des domaines skiables français sont aujourd’hui équipées en neige de culture. Compte tenu des investissements annoncés par les exploitants, elle devrait atteindre les 42% en 2025. Sans neige de culture, la surface skiable d’un domaine skiable a avoisiné les 49% en moyenne entre 2001 et 2016. En 2050, compte tenu du changement climatique, elle devrait chuter à 29%. Avec la production de neige de culture, cet indice de viabilité, devrait avoisiner les 58% en 2050 lors des saisons de déficit d’enneigement, soit un pourcentage comparable à celui d’aujourd’hui. Des valeurs qui peuvent cependant varier sensiblement d’une station à l’autre rappellent les chercheurs (altitude, orientation, ressources en eau, situation financière…).

Des besoins en eau supplémentaires

Avec l’augmentation des surfaces enneigées artificiellement, la demande en eau pour produire de la neige de culture a été multipliée par trois depuis le début des années 2000 et aujourd’hui. Elle est passée de 700 000 mètres cubes par an à l’échelle de l’Isère à 1,6 million. Les besoins en eau des stations se font surtout sentir en début de saison pour produire une sous-couche en neige de culture sur les zones critiques du domaine skiable. Actuellement, ce prélèvement génère peu de conflits d’usage en Isère. D’ici à 2025, la demande en eau pour sécuriser l’enneigement va augmenter de 50%, pour atteindre 3 millions de mètres cubes. A surfaces constantes à enneiger, le besoin en eau devrait approcher des 3,5 millions de mètres-cubes en 2050. Pour trouver cette eau, il va notamment falloir construire davantage de retenues d’altitude (entre 2017 et 2025, les projets en cours vont permettre de multiplier leur nombre par deux). Il n’y aurait pas d’inquiétude à avoir quant à leur remplissage, aussi gigantesques ou nombreuses soient-elles à l’horizon 2050, les projections des scientifiques montrant que les volumes de précipitations vont rester quasi-identiques à ceux d’aujourd’hui. Dans ces conditions, pas de crainte non plus que les conflits d’usage se multiplient en Isère dans 50 ans, d’après les chercheurs.

Les enjeux de financement

En Isère, la neige de culture s’inscrit dans un programme d’investissements global des domaines skiables de 165 millions d’euros pour les cinq prochaines années. Elle représente 30% de ce montant, soit 48M€, programmés à hauteur de 75% sur les très grandes et grandes stations iséroises. Sans surprise, le volet financier de l’étude montre que la neige de culture va mobiliser 45% des investissements des petites et moyennes stations, contre 30% pour les grandes et très grandes stations. Lesquelles sont en capacité de les financer à chiffre d’affaires et marges équivalents à aujourd’hui. Pour les grandes stations, ces investissements devront être davantage étalés pour être supportables en terme d’endettement ou elles devront établir des priorités. Pour les moyennes et petites stations, des arbitrages devront incontestablement être opérés.