La montagne pourrait bien être la destination touristique gagnante de cet été 2020. Mais à plusieurs conditions, comme nous l’explique Armelle Solelhac, fondatrice de Switch, agence annecienne de marketing et de communication dédiée au tourisme. Auteure à l’automne dernier du livre Management et marketing des stations de montagne , la consultante vient de produire deux contributions remarquées sur le tourisme de montagne et le Covid-19.

Actumontagne : Pensez-vous vous aussi que les Français vont plébisciter la montagne pour leurs vacances d’été 2020 ?
Armelle Solelhac : Je suis extrêmement confiante sur le fait que le choix des Français se reporte naturellement vers la France, et en particulier vers la montagne pour l’été prochain. La question est de savoir si les socio-professionnels seront prêts, parce que certains d’entre eux ont pris un gros coup sur la tête (ndlr : avec la fermeture anticipée de la saison d’hiver). Et aussi parce que pour beaucoup de professionnels de la montagne, l’été n’était pas une priorité jusqu’ici, notamment pour des questions de rentabilité. Il y a effectivement une opportunité énorme à saisir pour la montagne, où les valeurs comme la sobriété, la modération, l’authenticité ou encore l’originalité sont sans doute plus présentes que dans d’autres destinations. Mais il ne va pas falloir décevoir parce ce que nous n’avons qu’une seule chance de faire une bonne première impression.

Armelle Solelhac, présidente de Switch, agence spécialisé dans le marketing et la communication touristique © Switch

Actumontagne : Que doivent-faire les socio-professionnels selon vous ?
AS
: Tout d’abord, il faut qu’ils aient vraiment envie d’accueillir les touristes cet été ! Ensuite, il faut qu’ils y mettent du cœur ! Ils doivent rassurer leurs clients et leurs prospects sur leur capacité à gérer les questions sanitaires et à tout mettre en œuvre pour bien les recevoir. L’idée est de leur montrer qu’après ces temps si difficiles, ils sont là pour bien prendre soin d’eux et qu’ils font tout pour que leurs hôtes vivent la meilleure expérience possible de vacances compte tenu des circonstances sanitaires actuelles et des règles contraignantes qu’elles imposent.

Actumontagne : Pensez-vous que les clients auront une forme d’indulgence ?
AS
: Les clients vont arriver fatigués physiquement, moralement et émotionnellement, mais ils sont conscients des difficultés rencontrées par les professionnels en général, et ceux du tourisme en particulier. Donc oui, il ne faut donc pas hésiter à solliciter leur indulgence, mais en étant pédagogue. Pas question de se plaindre, de faire pitié ou d’être anxiogène ! Tout est une question de tonalité. On a le droit de rencontrer des difficultés et même d’afficher une certaine vulnérabilité. Il faut par contre que la montagne soit cohérente dans ses messages et dans l’affirmation de ses atouts, la qualité de son offre et de ses savoir-faire en matière d’accueil et d’hospitalité. Rappelons qu’en mars dernier, les stations ont su évacuer en 24 heures des milliers de vacanciers en séjour dans les Alpes, dont une large proportion d’étrangers. Elles peuvent se prévaloir d’une bonne gestion de crise lorsque le confinement a été décrété par le gouvernement français.

Actumontagne : N’est-ce pas un moment privilégié pour la montagne de montrer à ceux qui ne la fréquentent pas l’été, qu’elle offre du sens, des activités à foison pour tous, comme du farniente, du calme, de l’espace… ?
AS
: Effectivement, en montagne, ce qui est génial c’est qu’on peut tout faire et avec l’intensité souhaitée. Les adeptes de la vitalité douce ont le VTTAE à disposition, la marche nordique, des points de vue remarquables immédiats… Et pour ceux qui ont été empêchés pendant des mois de faire de l’exercice et veulent « décharger », ils peuvent enfourcher un VTT de descente ou faire du trail longue distance. D’autres, en quête d’insolite, peuvent bivouaquer sur terre comme sous terre… Bref, en montagne, comme un DJ, on peut pousser le curseur plus ou moins fort.

Du grand air, de l’espace, des paysages magnifiques, la montagne, le remède post-Covid-19 ! ©Actumontagne

Actumontagne : Pensez-vous qu’il y aura un avant et un après Covid-19 pour le tourisme de montagne ?
AS
: Non pour moi, c’est un leurre. Il n’y aura pas de grande révolution, mais une évolution. Cette crise sanitaire et économique n’est qu’un catalyseur de tendances fortes et de signaux faibles, qu’à l’agence nous observons pour certains depuis 2010. Comme par exemple le tourisme « Anytime, Anywhere », c’est à dire la micro-aventure, celle qu’on pratique à proximité de chez soi (holistay). Avec le confinement, les gens ont redécouvert leur territoire. Et tout ce qu’on pourra montrer à nos clientèles locales et régionales, c’est autant d’informations et d’émotions qu’elles vont partager auprès de leurs proches. A défaut de faire venir les gens sur la longue distance (plus de 150 km), faisons déjà venir nos touristes régionaux parce qu’ils seront les meilleurs ambassadeurs de nos destinations dans les années qui viennent.

Actumontagne : Une autre tendance forte que cette crise va accélérer ?
AS
: Le green tourisme, c’est à dire un tourisme utile qui permet de satisfaire la quête de sens. Avec le confinement, beaucoup de gens se sont interrogés sur le sens de leur vie personnelle et professionnelle. L’expérience de voyage doit (re)donner du sens, avoir un objectif utilitaire, social, environnemental, solidaire… Je crois par exemple beaucoup au succès croissant des expériences de nettoyage en montagne, de restauration du patrimoine ou de partage autour de la gastronomie locale.

Actumontagne : Vous préparez déjà une nouvelle version pour votre livre ?
AS :
En fait je planche sur une version 2 en anglais, car j’ai eu une commande de l’éditeur Routlegde. Je vais intégrer les deux grandes tendances de la consommation touristique dont je viens de vous parler. Je vais aussi rajouter des recommandations et des plans d’action sur la gestion de crise. J’aborderai aussi le sujet des labels de qualité, dont SG Clean (ndlr : mis en œuvre à Singapour dans le secteur de l’hôtellerie). Je vais également développer la partie sur la gouvernance en station, car j’ai été très sollicitée depuis la sortie de mon livre sur ce sujet et j’ai donc des contenus complémentaires. La pagination devrait au moins doubler !

Actumontagne : A quand une version 2 de l’édition française ?
AS
: Je devrais en parler durant l’été avec mon éditeur, Territorial…

Propos recueillis par Sophie Chanaron

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