A la suite de l’annonce du Premier Ministre Edouard Philippe samedi 14 mars, les stations de ski françaises, considérées comme « des lieux non indispensables à la vie du pays », ont dû fermer dans l’urgence, même si certaines ont poursuivi l’exploitation lors de la journée du dimanche 15 mars. Laurent Reynaud, délégué général de Domaines Skiables de France (le syndicat regroupant tous les exploitants des domaines skiables français) revient sur les conséquences de cette fin de saison prématurée.

Actumontagne : Vous attendiez-vous à une fin de saison aussi prématurée ?

Laurent Reynaud : On ne peut pas dire qu’on ne s’y attendait pas, après avoir vu les fermetures progressives des domaines skiables des autres pays alpins : le Val d’Aoste il y a près de 15 jours puis toute l’Italie, l’Autriche, la Suisse, l’Andorre, l’Espagne… Mais la brutalité de l’annonce d’Édouard Philippe le samedi soir nous a quand même surpris, d’autant plus qu’il n’y avait pas eu de signes avant-coureurs de cette fermeture lors du discours de jeudi dernier (12 mars) durant lequel Emmanuel Macron avait annoncé la fermeture des écoles. Mais nous n’adressons pas de reproches au gouvernement pour cette annonce soudaine.

Laurent Reynaud © Actumontagne
Laurent Reynaud, délégué général de Domaines Skiables de France

Pourquoi certaines stations ont fermé dès samedi soir alors que certaines étaient encore ouvertes le dimanche 15 mars ?

L’annonce d’Édouard Philippe a pris de court un peu tout le monde. Les préfets n’étaient pas dans la boucle, et ils n’ont reçu des consignes claires que dans la journée de dimanche. Nous nous sommes tournés vers eux pour avoir à notre tour des consignes, dans la mesure où les stations de ski n’avaient pas été explicitement nommées par Édouard Philippe (au contraire des bars, restaurants ou discothèques). Et puis il faut bien avoir à l’esprit que de nombreux vacanciers étaient arrivés pour leur semaine au ski le samedi. Il fallait un minimum de temps pour organiser leur retour. Par exemple, le rapatriement des clientèles étrangères des stations de Savoie a pris plus de 24 heures.

L’Alpe du Grand Serre fait partie des rares stations de ski françaises qui étaient encore ouvertes dimanche 15 mars © Martin Léger

Les stations de ski françaises sont-elles totalement à l’arrêt aujourd’hui ?

Depuis dimanche soir, plus aucune d’entre elle n’accueille du public. Mais une fermeture d’un domaine skiable ne se fait pas en une journée. Il y a notamment de nombreuses opérations de maintenance, préventives ou curatives, à effectuer sur les remontées mécaniques. Le gouvernement nous a incités à maintenir l’activité, autant que possible, bien évidemment dans le respect des gestes barrière. Domaines Skiables de France a créé un groupe de travail pour lister quelles opérations de maintenance pouvaient être réalisées, et comment adapter nos méthodes de travail et déplacements sur les sites au contexte actuel. L’idée, derrière tout ça, c’est aussi de se tenir prêt, le cas échéant, pour la saison d’été, et d’éviter d’ajouter une crise économique à la crise sanitaire.

Mais quoi qu’il arrive, le mal est fait…

Oui, puisque nous estimons le manque à gagner du fait de cette fin de saison prématurée à 15 à 20 % du chiffre d’affaires annuel de l’ensemble des domaines skiables français. Cette perte concerne surtout les stations d’altitude, puisque ce sont elles qui devaient fermer le plus tard (début mai pour les dernières). Globalement, cette crise du coronavirus ne devrait pas engendrer la fermeture de stations dans les Alpes, même si elle les mettra sans doute en difficulté pendant plusieurs années. En revanche, pour les plus petites stations de massifs comme le Jura, les Vosges ou le Massif Central, déjà fortement impactées cet hiver par le manque de neige, cette crise sanitaire pourrait être le coup de grâce et entraîner la fermeture définitive de certaines.

Le dispositif Nivalliance (fonds de solidarité entre les stations) va-t-il fonctionner ?

Oui, bien sûr. Mais il faut savoir que 4 millions d’euros vont déjà être distribués aux stations qui ont souffert du manque de neige, et que la somme globale allouée sur une année est plafonnée à 5 millions d’euros. Ce qui veut dire, que, concrètement, si on dépassait ce plafond à cause des conséquences du coronavirus, il faudrait recalculer les sommes allouées au prorata des préjudices subis. Par exemple, si on atteint 6 millions d’euros de préjudice, les stations ne toucheraient que 5/6e de leur indemnisation « sans plafond ».

Pour certaines « petites » stations déjà fortement impactées par le manque de neige cet hiver, la fermeture anticipée en raison de l’épidémie de Coronavirus pourrait être le coup de grâce © Martin Léger

Quid des saisonniers ?

Pour ceux dont la saison était déjà finie ou devait s’achever dimanche 15 mars dans tous les cas (parce que c’était la date de fermeture prévue ou en raison du manque de neige), cette crise sanitaire ne change rien. Pour les autres, on apure déjà les RTT ou les journées de récupération, avant de les mettre au chômage partiel. Nous avons obtenu du gouvernement que les saisonniers concernés puissent bénéficier du chômage partiel (et ainsi toucher 85 % de leur salaire net) au-delà de la période minimum garantie, c’est-à-dire jusqu’à la fin de leur contrat. Après, il faut savoir que c’est une possibilité pour l’employeur, mais non une obligation. C’est au CSE de chaque exploitant (Conseil économique et social) de se réunir et de décider de la mise en place – ou non – du chômage partiel. Je pense qu’environ les deux tiers des 15 000 saisonniers des domaines skiables français devraient bénéficier de cette mesure.

Aux Grands Montets comme sur l’ensemble des domaines skiables de la Vallée de Chamonix, la fermeture est intervenue dimanche 15 mars au matin ©F.Bodet

En cette période de crise, les domaines skiables souhaitent aussi se montrer solidaires…

Oui. Sur la base du volontariat, les secouristes des stations de ski pourraient être amenés à prêter main forte au personnel soignant des hôpitaux, par exemple pour faire un premier tri des malades. Nous avons en tout cas averti les préfectures pour être sollicités le moment venu. Par ailleurs, nous donnerons les masques ou gels hydro-alcooliques dont nous disposons (même si le stock n’est pas énorme) aux hôpitaux. Enfin, il faut savoir que des entreprises industrielles peuvent être pénalisées par l’absentéisme, puisque les femmes enceintes, les personnes à risque ou encore les parents d’enfants de moins de 16 ans ne sont pas forcément en mesure d’aller travailler à cause du coronavirus. Dans le même temps, certains saisonniers des remontées mécaniques, actuellement au chômage partiel, disposent des compétences pour travailler dans ces entreprises industrielles. Nous allons donc organiser une bourse d’emplois, en partenariat avec les Medef locaux et le Cluster Montagne, pour faire se rencontrer ces entreprises industrielles et les saisonniers des domaines skiables.

Propos recueillis par Martin Léger

Photo de une : © Martin Léger

- Advertisement -