Avec déjà 29 accidents mortels ayant causé le décès de 39 personnes, l’hiver 2020-21 est le 11e plus meurtrier depuis que l’Anena (Association nationale de l’étude de la neige et des avalanches) comptabilise les avalanches, soit quarante ans (hiver 1971-72). Une situation qui s’explique davantage par les conditions climatiques que par le contexte induit par le Covid (notamment le report de la clientèle du ski alpin vers le ski de randonnée).

Depuis le 1er octobre 2020, 134 accidents d’avalanche ont emporté 221 personnes dans l’ensemble des massifs français. 29 de ces accidents ont été mortels (39 décès au total, certains accidents ayant fait plusieurs victimes). Ces chiffres sont nettement au-dessus de la moyenne de ces quarante dernières années, qui s’établit à 20 accidents mortels et 30 décès par an. Ainsi, l’hiver 2020-21 est le 9e plus élevé en termes d’accidents mortels (et le 11e en nombre de décès) depuis l’apparition de ces statistiques macabres, lors de l’hiver 1971-72. Rappelons aussi qu’une « année avalanche » se mesurant du 1er octobre au 30 septembre, ce bilan pourrait encore s’alourdir.

Les conditions encore très hivernales du mois de mai (photo prise à 2700 m d’altitude, dans la Combe Madame – massif de Belledonne – le 23 mai) expliquent notamment le nombre élevé d’avalanches ces dernières semaines © Martin Léger

« On était pourtant sur un hiver normal, voire légèrement en-dessous de la moyenne annuelle, jusqu’à fin avril, explique Frédéric Jarry, le responsable de la base de données nationale des accidents d’avalanche au sein de l’Anena. On comptabilisait alors 23 décès. Mais il y a eu une bascule en mai, à cause des conditions franchement hivernales qu’on a eues. Il y a peut-être eu aussi un effet psyschologique. Normalement, à cette époque (au printemps), on est sur des conditions plus faciles à lire, avec un cycle regel-dégel qui amène de la stabilité au manteau neigeux. Il y a peut-être eu un certain relâchement du niveau de vigilance par rapport au cœur de l’hiver. Sauf qu’avec la succession de perturbations intervenues en mai, le manteau était tout aussi instable qu’en plein mois de janvier. »

En d’autres termes, ce sont en premier lieu les conditions climatiques et nivologiques particulières – avec une saison hivernale finalement très longue – qui sont les premières responsables de ce très lourd bilan humain. Ces conditions s’apparentent un peu à celles de l’hiver 2005-06 (la pire année depuis l’établissement des statistiques, avec 50 accidents mortels et 57 décès), « où il y avait eu une succession de perturbations et de périodes de beau temps tout au long de l’hiver, propices à la création de plaques », rappelle Frédéric Jarry. « De mi-décembre à fin janvier, on a ainsi eu une succession de perturbations et de périodes de froid. On a dénombré en janvier 14 accidents mortels – contre 4,6 en moyenne ces dix dernières années sur ce mois – et 7 contre 0,8 en mai, lui aussi très hivernal », ajoute le statisticien de l’Anena.

La pratique du ski de rando a explosé cet hiver, comme ici au Rocher Blanc (massif de Belledonne) le 23 mai dernier © Martin Léger

La non-ouverture des remontées mécaniques est-elle responsable de la nette augmentation du nombre de décès dans les avalanches cet hiver (pour rappel, il y avait eu 12 décès la saison passée, 13 il y a deux ans mais 37 il y a trois ans) ? Oui et non. D’un côté, il est indéniable que cette situation a engendré un report d’une partie de la clientèle du ski alpin vers le ski de randonnée. Et qui dit augmentation du nombre de pratiquants dit aussi – de façon presque « mécanique » – une augmentation du nombre d’accidents. Il y a ainsi eu en 2020-21 près de trois fois plus d’accidents mortels et de décès en ski de randonnée qu’en moyenne sur les vingt dernières années (27 accidents mortels et 37 décès, contre 9,6 accidents et 13,2 décès par an). « Pas mal de skieurs de randonnée ont été surpris par des avalanches sur des hors-pistes de domaines skiables, où ils n’avaient jamais vu d’avalanche auparavant. Cela peut s’expliquer par le fait que lorsque les remontées mécaniques sont ouvertes, ces hors-pistes accessibles par gravité sont énormément tracés, ce qui contribue à la stabilité du manteau neigeux », remarque Frédéric Jarry. L’effet psychologique post-confinement a aussi pu avoir un impact. Après plusieurs semaines de privation de liberté, les pratiquants de la montagne étaient peut-être moins disposés à renoncer au plaisir de la poudreuse qu’en temps normal, quand bien même le risque d’avalanche était marqué ou fort.

Le ski de randonnée a concentré la quasi-totalité des accidents mortels cet hiver (37 des 39 décès, les deux autres étant survenus en alpinisme) © Martin Léger

Mais d’un autre côté, il serait très réducteur d’imputer l’augmentation du nombre d’avalanches mortelles à la seule « saison blanche » des domaines skiables. « On ne dispose pas de chiffres précis sur le profil des victimes. Mais d’une façon générale, les skieurs emportés par des avalanches ne sont pas des novices. Il s’agit plutôt de professionnels et/ou de locaux, ou, s’ils viennent de plus loin, de gens membres de clubs (de montagne, de ski…). Les primo-pratiquants de ski de randonnée de cet hiver 2020-21 sont très majoritairement restés sur les pistes qui avaient été damées par les stations pour le ski de randonnée », ajoute Frédéric Jarry. Il est également intéressant d’observer que les bilans chez nos voisins sont également plus mortels que ces dernières années. Ce qui renforce de facto le rôle des conditions météo et nivologiques dans ce lourd tribut, plutôt que celui de la non-ouverture des remontées mécaniques. En effet, il y a eu plus de victimes cet hiver non seulement en Italie (26 décès contre 20 en moyenne annuelle), où les remontées sont aussi restées fermées toute la saison, mais aussi en Suisse (27 au lieu de 24), où les stations ont elles fonctionné « quasiment » normalement.

Pour finir sur une note un peu plus optimiste, notons que cet hiver 2020-21 est plutôt une exception dans une tendance globale à la baisse : en moyenne glissante sur dix ans, on recense 26,7 décès par an dans des avalanches sur la période 2011-2021, contre 31,7 sur 2001-2011 ; 30,3 sur 1991-2001 ; 31,1 sur 1981-1991 et 28,2 sur 1971-1991. « Et ce malgré une nette augmentation du nombre de pratiquants, notamment en ski de randonnée et en raquettes. C’est plutôt rassurant. » Il faut dire que les pratiquants sont certes plus nombreux, mais aussi davantage formés. L’Anena a ainsi formé cet hiver un peu plus de 1500 personnes aux risques d’avalanche, soit un chiffre en hausse de 80 % par rapport à l’hiver passé.

Martin Léger

Photo de une : © Martin Léger

- Advertisement -