Le 2 avril dernier, le 28e Derby de la Meije était annulé à quelques minutes du départ, en raison de mauvaises conditions météo. Du jamais vu depuis sa création, en 1989. Retour sur une édition à part, où la joie de vivre l’a rapidement emporté sur la déception.

Samedi 2 avril. La Grave (1 450 m. d’alt.), 9h30 — La procession des concurrents se serre devant la gare du télécabine. Les premiers étaient là dès 7h, ensommeillés, sourires forcés, transis sous la pluie de printemps. La reine Meije, celle dont on rêve en secret, est cachée derrière un épais capuchon de brume, là haut, à presque 4 000 m. Une fanfare déride l’assistance en entonnant besa me besa, me mucho. Des couples de skieurs dansent lourdement. Ils sont nombreux à être déguisés : le Derby est une journée festive et l’organisation a depuis longtemps fait la place à des équipées folkloriques qui ont parfois du mal à se mouvoir tant elles sont chargées. Dans les cabines, ça s’interpelle joyeusement. En hiver, chacun se peletonne dans son anorak, on observe sans un mot le soleil accrocher les combes du Râteau, on exhale avec délice l’air gelé du versant nord. Aujourd’hui c’est autre chose : l’excitation semble se transmettre par le câble de retenue, les rires trouent le silence glacé.

Embarquement au petit matin pour la course ©Frank Lavernhe

Du sable venu du désert

La montagne a pris une couleur irréelle. Certains ne la voient pas, trompés par le filtre de leur masque anti-brouillard, croyant à l’ivresse de l’altitude. Mais non : la montagne est rose orangé : la veille, loin d’ici, la tempête de sable s’est levée sur le désert. Elle est montée si haut qu’elle a été portée par les courants d’altitude jusque sur les Alpes, où, refroidie, elle s’est abattue sur les sommets. Il a plu du sable, en quantité : le sirocco a couvert les pare-brise d’une poudre ambrée d’une grande finesse. À l’aspect, un bédouin pourrait en identifier l’origine saharienne précise.

Une neige jaunie par le sable du Sahara ! ©Frank Lavernhe

Gare intermédiaire P1 (1 800 m), 9h45 — Le fonctionnement de ce valeureux télécabine pulsé, aussi fringant qu’à sa naissance en 1976, veut que l’on s’arrête chaque fois qu’en aval ou en amont, une autre grappe de cabines parvient à une gare. On se retrouve ainsi régulièrement en arrêt au-dessus de l’abîme, avec le seul bruit du vent dans les portes coulissantes. Personne ne voudrait en changer : il a été spécialement conçu pour le site et se montre d’une fiabilité à toute épreuve. On s’échange des nouvelles des vallées voisines, on se confie le meilleur tracé pour gagner du temps dans les vallons. D’autres n’ont pas ces préoccupations : ils dorment encore ou bien sont passés directement du café-tartines à l’apéro. On a quitté les croupes forestières, la pente s’accroît, des bancs de brouillard s’effilochent dans un monde noir et blanc. J’essaie de me concentrer sur ma course ; je me suis promis de ne pas forcer, mais la fièvre d’un départ par poignées de dix devant un public survolté, enlève toute prudence. Or il y a 9 km de descente à parcourir, et même pour les mieux entraînés, les jambes commencent à hurler à peine franchi le premier mur.

La tradition veut que les riders se déguisent ! © Frank Lavernhe

Terminus premier tronçon (2 400 m), 10h05 — À l’ouverture des portes, des relents marins incongrus soulèvent le cœur : un stand de sardines grillées s’est installé sous l’abri. Les plus gaillards acceptent un petit shot de génépi administré directement dans la bouche, au pistolet. La foule est dense, bruyante et pavoisée : vert pomme et orange fluo, turquoise ou bleu gaz. Comme si l’on craignait de disparaître dans la montagne en choisissant des tenues qui se fondent dans le paysage. Le matériel est aussi varié : skis alpins, monoski, snowboard ou télémark, mais aussi des engins moins courants : snow-scoot, skwal, Airboard, Snow skate, voire VTT… Les portes se referment enfin, je m’assoupis. Sous les cabines, la cavalcade des fous glissants s’étire dans la pente : un type passe ventre-à-terre, une bonbonne de rosé arrimée à la ceinture, un autre s’est attaché au cou une cloche de vache tarine, sans doute pour signaler son arrivée imminente. Blanche-Meije passe en vrombissant, poursuivie par sept nains grincheux ; le Père Noël s’est mangé un sapin et Cendrillon a déchaussé.

Chaude ambiance au restaurant d'altitude où les concurrents se sont réfugiés ©bertrandboone.com

Gare des Ruillans (3 200 m), 10h30 — Une main gantée me secoue soudain : « Hé, garçon, il faut sortir, sinon tu vas repiquer vers la vallée ! » J’ouvre un œil prudent, la foule bigarrée a envahi la plateforme du col des Ruillans. Des bourrasques furieuses s’abattent sur la large terrasse de bois, tout le monde s’est réfugié au resto d’altitude. Faute de pouvoir faire décoller les hélicoptères de la sécurité, le PC de la course a annulé l’épreuve. C’est la première fois en 28 éditions. La déception est de courte durée. En un instant, le restaurant se transforme en une joyeuse pétaudière : le patron sort son saxo, bientôt rejoint par la fanfare ; génépi et chartreuse coulent à flots : rien que des plantes ! Ça sent la sueur et le fromage fondu, ça transpire la bonne humeur. Pendus à des cordes de rappel, inutiles, casques et équipement de protection fument. À la hauteur des baies vitrées qui surplombent les crevasses du glacier de la Girose, les chocards au bec jaune, en vol stationnaire, observent le chahut d’une prunelle blasée, libres comme l’air. Les rêves de Derby devront attendre un peu.

Hervé Basset (de Vaujany).

Bon à savoir : Les Téléphériques des Glaciers de la Meije ont décidé d’offrir aux coureurs le forfait jusqu’à la fin de saison, sur présentation du dossard du Derby de la Meije et d’une pièce d’identité.

 

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