Cette saison, sept tableaux grand format représentant des chartreuses du Dauphiné et des Savoie investissent la galerie des Cartes du Musée de la Grande Chartreuse. Ayant récemment retrouvé leur éclat, ces œuvres sont issues de la fameuse collection dite des Cartes de chartreuse. Un trésor de 79 toiles monumentales datant principalement du XVIIe siècle, bientôt toutes restaurées grâce à un mécénat public/privé.

Classée en 2001 au titre des monuments historiques, cette collection témoigne de l’extension de l’Ordre des Chartreux en Europe. Elle fait partie des joyaux du musée de Saint-Pierre-de-Chartreuse, dont le réaménagement en 2010 a permis d’exposer certaines cartes au gré de leur restauration.
Ces vues cavalières doivent leur création à Dom Innocent Le Masson. Élu 51e prieur de la Grande Chartreuse en 1675, il est celui qui a orchestré la reconstruction du monastère de la Grande Chartreuse, ravagé par un incendie un an après son arrivée, le huitième -et dernier- depuis 1320. Pour suivre l’édification de nouveaux monastères en Europe ou la reconstruction de ceux détruits lors des guerres de religion un siècle plus tôt, Dom le Masson fait réaliser ces cartes pour prendre la mesure du rayonnement de l’ordre contemplatif. Selon la tradition cartusienne, le prieur de la Grande Chartreuse ne peut sortir du désert de Chartreuse. Ces cartes sont un moyen pour lui de contrôler que leur architecture respecte les principes de simplicité et de sobriété propres aux Chartreux.

L’historienne Pierrette Paravy et Christian Delafon, président du Musée de la Grande Chartreuse

« A partir du XVe siècle, la cartographie est en pleine effervescence et l’expression du pouvoir. Pour les prieurs qui arrivent en Chartreuse, elles leur permet de visualiser la majesté de leur ordre dans le monde de la chrétienté », explique Pierrette Paravy, médiéviste, professeur émérite de l’Université de Grenoble, auteur d’un ouvrage sur le sujet. « Ces cartes donnent l’image d’un monde incroyablement vivant, avec des détails et des personnages qui renseignent sur la vie quotidienne à l’époque ». Ces représentations peuvent être exactes, mais elles peuvent aussi être une projection de ce qui est en cours de construction, ou un projet de ce que l’on ne reconstruira pas, comme la chartreuse de Prémol. « Ces cartes expriment surtout l’exaltation de la Réforme catholique », souligne l’historienne.

Une unité de style

La chartreuse de Prémol, fondée en 1234 et qui figure parmi les premiers monastères féminins de l’Ordre des Chartreux, fut abandonnée par ses moniales à la Révolution française. Sa représentation « rêvée » fait partie des dernières cartes restaurées permettant de concevoir l’exposition thématique de cette saison au Musée de la Grande Chartreuse, Entre vallons et montagnes, Chartreuses du Dauphiné. A ses côtés, des représentions de chartreuses dans la sphère d’influence de la maison mère et de Dom Innocent Le Masson. La chartreuse de la Sylve Bénite au Pin en Isère, celle de Bouvantes à Saint-Jean-en-Royans dans la Drôme, celle du Reposoir en Haute-Savoie ou encore celle de Saint-Hugon à Arvillard en Savoie. Différentes, elles ont en commun une grande unité de style qui se caractérise par une grande sobriété en écho à l’architecture du monastère de la Grande Chartreuse que le 51e prieur a fait reconstruire.

Pierrette Paravy détaillant la toile d’une des chartreuses dans la grande galerie

Une restauration achevée en 2020

L’inauguration de l’exposition 2019 de la grande galerie est l’occasion de faire un point sur l’avancée de la restauration des fameuses cartes, patrimoine historique et artistique majeur, commencée en 2002. « Aujourd’hui, nous approchons du terme de notre mission », s’est félicité Christian Delafon, président du Musée de la Grande Chartreuse et membre de l’ARCC, association créée en 2002, à la demande de Dom Marcellin alors prieur (disparu en janvier dernier) pour coordonner la restauration. »72 cartes ont été restaurées sur les 79 en notre possession pour un montant de 1,5 million d’euros grâce à la mobilisation de partenaires institutionnels (État, DRAC Rhône-Alpes et Département de l’Isère) et de mécènes privés, entreprises, associations ou particuliers ». Pour chaque toile, il faut compter entre 25 000 et 30 000€. « Nous avons eu un apport très important de la DRAC (45%), du Département (25%) et des amis de l’ordre, soit environ 250 à 300 personnes, qui régulièrement ont fait des dons pour permettre ces restaurations, soit environ 600 000 euros ». Pour les sept toiles restantes, l’association compte bien solliciter encore ses donateurs privés pour réunir les 170 000€ nécessaires. Il sera alors possible de présenter cette collection dans d’autres musées -une exposition au Musée Dauphinois est envisagée pour 2021- et également publier un ouvrage.

Une nouvelle scénographie en 2020

Philipe Boyer, directeur du musée de la Grande Chartreuse désireux de valoriser ce fonds de cartes bientôt entièrement restauré

« La contrepartie du classement de ces œuvres est de les donner à voir au public à travers différentes thématiques », explique Philip Boyer, le conservateur du musée. « Nous allons faire vivre ces cartes en les faisant tourner dans la galerie », indique-t-il, confirmant qu’il parachevait la refonte de l’entrée du musée et la création de la nouvelle scénographie du musée. Plus sobre et au propos moins « bavard », elle s’articulera autour de photos de chartreux d’aujourd’hui, selon le souhait de Dom Dysmas de Lassus, 74e et actuel prieur de la Grande Chartreuse. A découvrir l’année prochaine en principe.