L’un est ébéniste de formation, le deuxième était berger l’été et gardien de parking l’hiver, le troisième travaillait déjà dans le milieu du snowboard. Daniel Serre, Christophe Etallaz et Sébastien Perret sont aujourd’hui respectivement gérant des Shapers Alpins (fabrication de skis alpins, monoskis, snowboard et splitboards), inventeur de la fixation pour les splitboards Plum et fondateur de Phénix Snowboards (qui fabrique des snowboards et des splitboards). Ces « petites » marques implantées dans la région (en Haute-Savoie pour les Shapers Alpins et Plum, respectivement à Marignier et à Thyez, et en Isère, à Renage, pour Phénix Snowboards) sont surtout connues des passionnés, comme le sont ces trois artisans de la glisse.

L’atelier de Phénix Snowboard est installé à Renage (Isère) © Phénix Snowboard

Si vous cherchez à rencontrer Christophe Etallaz, le plus simple est sans doute d’arpenter les spots de ski de randonnée de Flaine et de ses environs, où cet adepte du splitboard (des skis de rando qui s’assemblent pour former un snowboard à la descente) va tester ses dernières idées quasiment chaque matin pendant l’hiver… mais pas en ce moment, confinement lié au coranavirus oblige ! Et c’est toujours avec un grand plaisir que ce passionné de 46 ans, snowboardeur depuis environ 35 ans, effectue ces tests sur la neige: « C’est ma partie préférée du travail ! Je tiens à être le premier testeur des fixations de splitboard que je conçois. Je veux déjà valider le produit avant de le prêter. » Parce qu’après ce test initial, des essais longues durée (« un hiver complet dans l’idéal ») sont réalisés, avec au moins une dizaine de personnes, en l’occurrence « des amis qui vont maltraiter le matériel. Certains sont très bourrins, je les apprécie pour cela. Parce que si mes fixations leur résistent, c’est qu’elles sont vraiment solides ! » sourit Christophe Etallaz.

Des skis de rando à la montée qui s’emboîtent pour former un snowboard à la descente, c’est le concept du splitboard © Plum

Sébastien Perret passe lui aussi un certain temps à valider – ou pas – ses splitboards et snowboards sur le terrain, en particulier du côté des 7 Laux, « parce que je suis Grenoblois et pur belledonnien (en référence au massif de Belledonne, ndlr) », explique-t-il. Fort d’une longue expérience de snowboardeur (il a 48 ans, et avait débuté à l’époque des premiers « swallows », ces snowboards qui avaient une queue d’hirondelle), le fondateur de Phénix Snowboard sait précisément ce qu’il attend d’une planche sur la neige. « A l’origine, j’étais chez Free Surf. Après, j’ai co-fondé Bohême (marque de snowboard, et aussi de skis par la suite) en 1998. J’étais à la fois shaper, pro-rider et en charge de la communication. Mais j’ai quitté la marque en 2004, après son rachat, car je n’étais plus en accord avec le virage qu’elle prenait. Je voulais vraiment pouvoir faire ce que je souhaitais en tant que concepteur de snowboards, avec l’envie de dépoussiérer les swallows, et surtout d’avoir un toucher de neige correspondant à mes attentes. »  

Sébastien Perret, le fondateur de Phénix Snowboards © DR

Si, selon Christophe Etallaz, « il n’est pas très dur d’imaginer du matériel, c’est beaucoup plus compliqué de créer au final quelque chose de fabricable et de rentable. Il y a souvent une grosse marche entre ce qu’on imagine et ce qui est réalisable. 80 % des choses que je dessine ne verront jamais le jour. On est aussi limité par les brevets, que certaines marques déposent parfois juste pour freiner le développement des concurrents. Le développement, c’est aussi passer beaucoup de temps à éliminer des solutions. Comme le disait Saint-Exupéry, un produit est fini quand il n’y a plus rien à enlever. »

Des fixations de splitboard © Plum

Mais entre l’idée de départ et la fabrication effective, il peut s’écouler trois ans. Notamment parce que pour vendre des fixations de splitboards au grand public, « il faut des mécanismes réglables, afin de s’adapter à tous les gabarits, pointures… ». Et à tous les types de pratique aussi ? Pas forcément, comme l’explique Daniel Serre, le gérant des Shapers Alpins, une structure composée de trois personnes (dont lui) : « On s’adresse à des passionnés de glisse et/ou à des gens qui veulent un produit qui dure dans le temps. On construits nos skis, snowboards ou monoskis avec la même exigence que le service course des grandes marques de ski. Ainsi, par exemple, un moniteur de ski suisse client chez nous arrive à garder ses skis Aluflex – l’une des trois marques, ou plus exactement l’un des trois procédés de fabrication, regroupées au sein des Shapers Alpins, ndlr – au moins 500 jours, alors qu’il ne dépassait pas 150 jours avec les skis des marques traditionnelles. Et comme on mise sur la durée, on est sobre sur la décoration, en évitant les tendances modes qui  deviendraient vite obsolètes ». En résumé, on est sur du haut de gamme : 930 € le ski nu en Aluflex et 800 € en Fiberflex (un autre procédé de fabrication).

Le Mustang 178 est un snowboard de type « swallow » (queue d’hirondelle) fabriqué par Phénix Snowboard © Phénix Snowboards

Qui dit client passionnés, dit forcément de l’échange direct avec le vendeur, en l’occurrence nos trois artisans de la glisse. « Bien sûr, je suis un gars de l’atelier, donc j’aime surtout la fabrication de mes snowboards ou splitboards. Mais j’aime aussi la montagne, la partager, en discuter. Je n’aime pas vendre des planches sans voir les clients. Très souvent, ceux-ci me font des retours. Et généralement, au moins la moitié d’entre eux reste fidèle à Phénix », explique Sébastien Perret. Ces échanges se font notamment sur les tournées de tests, « quasiment tous les samedis de l’hiver, comme l’explique Daniel Serre. Plutôt que de se greffer aux événements multi-marques comme le Ski Force, on a notre tournée propre, avec plus de 110 produits (skis, monoskis, snowboards, skwals confondus). 80 % de nos clients passent par un voire deux tests avant l’achat. J’aime beaucoup l’échange avec le client. Parfois, je suis amené à les orienter vers des produits qu’ils n’imaginaient pas au départ. Je mets un point d’honneur à avoir des clients satisfaits – si le ski ne correspond pas à son attente initiale, on lui refabrique un modèle plus adapté rapidement – parce que ce sont ensuite nos meilleurs ambassadeurs. Ils vont en parler à leur entourage. Ce phénomène de bouche à oreille est notamment très développé chez les pratiquants de monoski».

Des fixations de splitboard © Plum

Chez ces marques artisanales, les services marketing sont évidemment bien moins développés que chez les mastodontes tels que Rossignol, Dynastar, Atomic et autres Burton. Leur production forcément plus limitée en quantité (500 produits par an pour les Shapers Alpins, 35 planches pour Sébastien Perret chez Phénix Snowboard) incite également ces artisans de la glisse à davantage miser sur des produits durables et moins sensibles aux tendances de « mode » que ceux des grandes marques. « On a fait le choix de ne pas partir sur l’obsolescence programmée, quitte à être un peu plus lourd. Parce qu’il ne faut pas rêver, faire quelque chose de léger et de costaud, ce n’est pas possible », estime Sébastien Perret.

L’atelier de Plum se trouve à Thyez (Haute-Savoie) © Plum

Même son de cloche chez Christophe Etallaz, pour qui « il ne faut pas tomber dans le bullshit ou le couteau suisse qui sait tout faire». Daniel Serre fustige également les grandes marques qui « font des soi-disant révolutions et les abandonnent l’année suivante. Nous, on essaie de faire des évolutions qui sont vraiment techniques, et pas seulement graphiques. On échange avec nos clients pour savoir ce qu’ils recherchent, mais il faut aussi qu’on soit en accord avec leurs attentes. Par exemple, sur nos modèles de ski qui peuvent s’utiliser en randonnée, on reste dans l’optique d’avoir des produits qui sont d’abord performants à la descente. On ne cherche pas l’allègement maximal », affirme Daniel Serre. Bref, des skis, monoskis ou snowboards sans concession et avec de la personnalité, qui ne conviendront pas forcément à un large public mais raviront les skieurs exigeants. C’est aussi cela, le prix de la passion…

Martin Léger

Photo de une © Plum