Fermés prématurément depuis le 15 mars dernier en raison de l’épidémie de coronavirus, les domaines skiables s’organisent pour limiter la casse. Malgré l’absence de visibilité, les exploitants échafaudent des scénarios pour préserver la prochaine saison d’été. Et revoient leurs programmes d’investissements. Le témoignage de Jean-Marie Martin, PDG de la SEM Valloire.

Actumontagne : Comment la SEM Valloire a-t-elle géré la fin brutale de la saison d’hiver ?
Jean-Marie Martin : Au niveau opérationnel, les dix premiers jours de cette situation inédite et totalement subite n’a pas été simple à gérer car il a fallu clore précipitamment l’exploitation, mettre les équipements en sécurité et assurer le devenir social des collaborateurs. Concernant la fermeture définitive des stations, nous n’avons eu des informations précises de la préfecture que le dimanche 15 mars dans la matinée. A 7h30 ce jour-là, nous avions réuni le comité de station. Il est constitué de la SEM, du maire, de la direction de l’office de tourisme, de celle des écoles des ski, des représentants des socio-professionnels. Autour de 9h30, j’ai pris la décision d’ouvrir le domaine au public et d’offrir la journée aux clients. Dans la confusion, c’était un geste commercial qui nous semblait évident pour des clients qui étaient arrivés la veille au soir. Il a été bien accueilli et nos hôtes ont bien compris que nous étions tous victimes de cette situation sanitaire exceptionnelle, eux comme nous.

Jean-Marie Martin, PDG de la SEM Valloire

Actumontagne : Comment s’est déroulée l’évacuation des vacanciers ?
JMM : La principale préoccupation pour laquelle tous les acteurs touristiques se sont mobilisés a été d’organiser le retour de tous ceux qui étaient venus en transports en commun. Il a fallu attendre que les transporteurs s’organisent pour coordonner le rapatriement de nos hôtes. Nous avons essayé d’avoir une vision globale entre la SNCF, les transporteurs, les hébergeurs, les socio-pros. Les centres de vacances et les hôtels ont dû mettre en place des solutions parfois complexes pour nourrir leurs pensionnaires dans un contexte sanitaire qui leur interdisait de les réunir dans une salle de restaurant ! Ils ont fait des sandwichs, espacé les tables, rallongé les services. Le mardi matin, l’essentiel de nos clients étaient partis.

Actumontagne : Et du côté de vos équipes, comment avez-vous procédé ?
JMM : Nous avons pas mal joué sur les récupérations, car à cette époque de la saison, les personnels ont déjà accumulé beaucoup d’heures. Nous avons ensuite lancé les dossiers de chômage partiel. Maintenant, au niveau opérationnel, c’est le calme plat mais les équipes de direction se grattent la tête pour voir comment rebondir ! Aujourd’hui, en effet seules les fonctions support de l’entreprise continuent à travailler, avec une seule personne sur place à tour de rôle chaque jour, les autres étant en télétravail. A la SEM, nous sommes devenus des inconditionnels de l’application de visioconférence Zoom ! Notre problématique actuelle est d’étudier les conditions de reprises techniques et légales de nos chantiers dans le respect des conditions sanitaires.

L’une des attractions de la saison d’été à Valloire, la tyrolienne qui survole le lac © OT Valloire/A.Pernet

Actumontagne : Quels types de chantiers pourriez-vous reprendre puisqu’il y a encore beaucoup de neige en montagne ?
JMM : Nous pourrions lancer le déneigement de voies d’accès pour aller faire des chantiers sur certains sites. Il ne s’agit pas de faire du terrassement bien sûr, mais principalement des travaux d’entretien, notamment de notre réseau de neige de culture. Nous planchons aussi sur la future saison d’été, entourée de beaucoup d’inconnues.

Actumontagne : Par exemple ?
JMM : Les vacances scolaires seront-elles raccourcies ? Les entreprises vont elles vouloir rattraper le retard accumulé au printemps et donc vont elles encourager leur personnel à prendre moins de congés l’été prochain ? Quid du risque d’une deuxième vague de l’épidémie qui pourrait imposer un nouveau confinement dans l’été ? A l’inverse, après avoir été confinés pendant un mois et demi à deux mois, les gens vont peut-être avoir une forte appétence pour le grand air et cela au bénéfice de la destination montagne, plutôt que d’autres plus exotiques et lointaines. Bref, les éléments sont très contrastés et nous étudions plusieurs scénarios.

Actumontagne : Dont celui de ne pas faire fonctionner vos équipements ?
JMM : Pas du tout ! Il est hors de question que nous n’ouvrions pas cet été, sauf si bien sûr, le confinement actuel était maintenu. La SEM Valloire est support de station, car outre les remontées mécaniques, elle gère plusieurs équipements, dont la piscine, la patinoire et fédère de nombreuses activités estivales. Nous regardons aussi les conséquences de cette crise sur notre business plan à dix ans (Ndlr : présenté en janvier dernier). Nous élaborons des hypothèses financières et regardons comment elles impactent le fonctionnement de l’entreprise et notre programme d’investissements à long terme.

Actumontagne : Pourriez-vous en abandonner certains ?
JMM : Non, mais en décaler certains d’une année, probablement. Nous repartons pratiquement d’une feuille blanche sur la planification de nos investissements. Nous avons l’avantage par rapport à d’autres secteurs économiques d’avoir réalisé une bonne partie du chiffre d’affaires de notre saison d’hiver. Sur les 13,5M€ prévus cet hiver, nous devrions perdre 1,2M€. Notre trésorerie est bonne et nous sommes bien accompagnés par nos actionnaires bancaires, le Crédit agricole des Savoie et la Caisse d’Épargne Rhône-Alpes. Cette crise va davantage mettre en difficulté les petites stations de basse altitude. Pour certaines d’entre elles, elle risque d’être le coup de grâce.

Propos recueillis par Sophie Chanaron

Un hiver écourté de près d’un mois d’exploitation en raison du Covid-19