Si Charlotte Perriand a marqué l’architecture et le design du XXe, son empreinte sur l’aménagement et l’art d’habiter la montagne est également considérable. En témoigne la nouvelle exposition de la Maison des jeux olympiques d’hiver, intitulée « Charlotte Perriand et la montagne », qui fait la part belle à ses œuvres dans ce milieu qu’elle affectionnait.

C’est une exposition que Claire Grangé, directrice de la Maison des jeux olympiques d’hiver à Albertville, mûrissait depuis longtemps. En effet, centre d’interprétation sur l’olympisme, les sports d’hiver et la montagne, cet espace muséographique s’attache, notamment à travers ses expositions temporaires, à montrer et à décrypter le patrimoine contemporain que constituent les stations de ski. Charlotte Perriand, qui fut l’associée de Le Corbusier, autre monument de l’architecture du XXe siècle, était un sujet rêvé pour une exposition temporaire. Avant-gardiste, visionnaire, libre, passionnée, engagée, curieuse de tout et des autres, les adjectifs pleuvent en effet à l’encontre de cette créatrice, disparue en 1999 à l’âge de 96 ans et passionnée par la montagne. D’où l’idée de la Maison des Jeux, dans le prolongement de l’exposition que lui a consacré l’année dernière le centre Pompidou -240 000 visiteurs – de se focaliser sur le lien étroit de Charlotte Perriand avec la montagne. «Enfant, elle venait en vacances à Yenne chez ses grands-parents paternels », raconte Pernette Barsac-Perriand, sa fille et collaboratrice, qui a participé au montage de l’exposition d’Albertville. « De là, elle apercevait au loin les sommets de Maurienne qui la fascinaient et qu’elle se promettait d’aller découvrir ».

Il faudra attendre les années 20 pour que son attirance pour les cimes se concrétise. Elle s’initie alors à la haute montagne, aux côtés d’un guide réputé, Pierre Blanc, dit le Pape, et deviendra une montagnarde et une skieuse chevronnée, comme l’attestent dans l’exposition, ses multiples annotations d’itinéraires, publiés par la revue du Caf dont elle était membre.
Lieu de pratiques sportives et de ressourcement, la montagne va aussi être un formidable terrain d’expérimentation et de création pour cette « théoricienne de l’art d’habiter ». Avant de suivre toute l’épopée de la construction des Arcs, son œuvre maîtresse et la plus connue du public, le visiteur découvre avec jubilation ses premiers projets et réalisations dans les Alpes : le Vieux Matelot, annexe d’un hôtel à Saint-Nicolas-de-Véroce (74) ou l’ingénieux refuge d’altitude Le Bivouac, présenté à l’Exposition de l’habitation à Paris en 1937 et installé l’année suivante sur la crête du mont Joly.

Ses premières collaborations d’envergure en montagne démarrent en 1946 à Méribel où elle rejoint, à la demande de Peter Lindsay, fondateur de la station, l’équipe d’architectes en place. Un lien fort va naître avec Méribel-les-Allues, où quinze ans plus tard, sur le terrain qu’elle avait reçu en émoluments, elle construit un chalet d’une élégante sobriété, bénéficiant de nombreuses ouvertures vitrées pour profiter de l’extérieur, sa marque de fabrique. L’exposition s’attarde sur la réalisation phare de Charlotte Perriand, la construction des Arcs. « Un travail d’équipe », comme elle aimait à le rappeler, réunissant autour d’elle à l’initiative de Roger Godino, le promoteur de la station, les architectes Denys Pradelle, Guy Rey-Millet, Gaston Regairaz de l’Atelier d’architecture en montagne, créateurs de Courchevel et Bernard Taillefer. « Elle a été un très grand chef d’orchestre, intervenant depuis les questions d’urbanisme jusqu’à la création de la petite cuillère ! », résume Roger Godino pour qui elle fut une grande visionnaire en matière de loisirs à la montagne, qu’elle voulait accessibles au plus grand nombre. Aux Arcs seront portés à leur summum son art d’utiliser l’espace, aussi petit qu’il soit, sa faculté de le rendre fonctionnel, avec le souci permanent de libérer les femmes des contraintes ménagères : d’où la fameuse cuisine centrale des studios cabine ! C’est dans cette aventure architecturale et humaine longue de vingt ans (1967-1986), qu’éclate l’importance qu’elle accordait à la relation intérieur/extérieur : larges baies vitrées, balcons surélevé pour dégager la vue sur les paysages, absence de vis-à-vis. Des principes qu’elle a laissé en héritage mais qui, dans la production actuelle, trouvent si peu d’écho…
Sophie Chanaron

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