Avec sa nouvelle exposition L’ivresse des sommets. Eaux-de-vie, liqueurs et autres breuvages des Alpes, le Musée dauphinois reprend un cycle entamé dans les années 80, consacré au patrimoine artisanal et industriel régional. La ganterie (La main du gantier -1978), la métallurgie (Les maîtres de l’acier -1996), la dynastie Hache, famille d’ébénistes grenoblois réputés (1997), l’hydroélectricité (Entre l’eau et la lumière – 1997) ou encore la papeterie (Papetiers des Alpes- 2005) ont ainsi fait l’objet de présentations ayant marqué les esprits. Ces activités à l’échelle artisanale ou industrielle ont représenté de véritables fleurons de l’économie iséroise. « Notre nouvelle exposition temporaire s’intéresse elle aussi à un savoir-faire important et très ancien dans notre région, touchant autant les territoires alpins et leur flore, que les plaines de l’Isère et leurs productions fruitières », présente Olivier Cogne, directeur du Musée dauphinois, commissaire de l’exposition aux côtés de Chantal Spillemaecker, conservateur en chef du patrimoine. L’ancienne directrice du Musée Hector-Berlioz et l’équipe du Musée dauphinois ont planché deux ans sur le sujet, sollicitant de nombreux acteurs en Isère, mais aussi en Savoie, les deux départements voisins partageant la même tradition de fabrication de spiritueux à base de plantes alpines.

Chantal Spillemaecker, conservateur en chef du patrimoine dans le « couloir des plantes et ingrédients » ©Actumontagne

L’intérêt des botanistes pour ces dernières commence au XVIe siècle. Les scientifiques vont alors commencer à inventorier cette nature végétale d’altitude qui entre dans les livres et les herbiers. Le médecin naturaliste grenoblois Dominique Villars (1745-1814) aurait effectué plus d’une cinquantaine de courses en montagne pour répertorier sa flore et repérer les plantes aux vertus thérapeutiques. Un vaste commerce va naître autour d’elles et de la fabrication de remèdes et autres élixirs de longue vie à partir desquels vont être formulées par distillation les liqueurs d’agrément.

Nombre de liqueurs à base de plantes médicinales ont été inventées par des communautés monastiques. La chartreuse est sans doute la plus connue d’entre elles. Sa formule, inventée par frère Jérôme Maubec, apothicaire du monastère de la Grande Chartreuse en 1737, a été élaborée à partir de la recette originelle, que le maréchal d’Estrées aurait donnée aux moines de la chartreuse de Vauvert à Paris en 1605 ©Actumontagne

Dans une muséologie particulièrement immersive, réalisée par l’agence Saluces, avec laquelle le musée collabore pour la première fois, le parcours met en lumière l’art de la distillation dans les Alpes. « S’il existe de nombreux travaux d’historiens sur le vin et la vigne, il en existe assez peu sur les spiritueux, et encore moins sur ceux de notre territoire », explique en préambule Chantal Spillemaecker, ajoutant combien l’alcool est un élément clé de l’histoire sociale des hommes. « Aucune rencontre, aucune cérémonie, aucune fête ne peut se passer d’un verre d’alcool ».

Immersion dans l’univers des liqueurs dès le début du parcours ! ©Actumontagne

L’exposition, très documentée et richement illustrée, aborde la consommation et la production d’alcools forts. En vitrine, de nombreux contenants d’hier et d’aujourd’hui, prisés des buveurs (un pot en faïence du 18e fabriqué à La Tronche, un bidon de contrebande à la forme du ventre, une grolle à plusieurs becs, des bâtons de ski dans lesquels se glisse une fiole…). Des planches botaniques et des dispositifs olfactifs présentent les différentes plantes et ingrédients entrant dans les formulations des liqueurs phares de notre région (génépi, gentiane, absinthe, vulnéraire, cerises, noix…).

Affiche réalisée par l’illustrateur Albert Dorfinant vers 1930 pour le vermouth Mont Blanc ©coll. Musée dauphinois

De nombreuses affiches et objets publicitaires témoignent de la créativité des publicitaires pour vanter leurs produits au 19e et au début du 20e, âge d’or des distilleries et liquoreries. L’exposition rappelle à juste titre qu’il faut attendre 1954 et le gouvernement de Pierre Mendès France, pour que les boissons alcoolisées soient interdites à l’école, remplacées par un verre de lait ! Dans une présentation intitulée A votre santé !, elle évoque bien évidemment l’évolution de la réglementation de la consommation et la production d’alcool, jusqu’à l’obligation aujourd’hui de la mention « l’abus d’alcool est dangereux pour la santé » sur les publicités et les produits eux-mêmes.

Olivier Cogne, directeur du Musée dauphinois, Gaëtan Bouvier, meilleur sommelier de France 2016, Spillemaecker, conservateur en chef du patrimoine et Franck Phillipeaux, conservateur du patrimoine au Musée dauphinois ©Actumontagne

Les visiteurs pourront entendre de nombreux témoignages de professionnels du secteur (liquoriste, cultivatrice de génépi, producteur de wisky au pied de l’Obiou, un distillateur ambulant, un professeur d’addictologie au CHU de Grenoble).

Les Isérois croiseront des maisons bien connues de ce patrimoine séculaire toujours bien vivant : Chartreuse, Distillerie Meunier, Cherry Rocher, Bigallet, Antésite, Dolin, Routin… dont certains édifices en ruine dans nos villages laissent entrevroir les vestiges des réclames d’époque !

Entête de facture de Bonal, distillerie de Saint-Laurent-du-Pont, dont les portes ont fermé en 1976, le Bonal ayant été repris par la société chambérienne Dolin ©Actumontagne

Encore désuets il y a vingt ans, les liqueurs sont en effet à nouveau à la mode grâce à l’engouement des jeunes générations pour les cocktails grâce à des barmens inventifs, que les produits du terroire et en particulier à base de plantes de montagne inspirent particulièrement.

De nombreuses animations programmées
Autour de cette exposition longue durée entrant dans le cadre de l’événement culturel du Département de l’Isère Paysage Paysages et se terminant en principe le 20 juin 2020, l’équipe du Musée dauphinois a prévu de nombreuses animations. Dont des visites-dégustations avec les partenaires (Distillerie Meunier, la Maison J. Colombier, Chatreuse, Bigallet). Le programme ici