Le 23 avril, Pierre Gignoux et Brice Filliard, respectivement fondateur-gérant et responsable de production de l’entreprise iséroise Gignoux EURL (spécialisée dans la fabrication de chaussures et fixations de ski-alpinisme), ont réalisé l’Ultra-Traversée de Belledonne en ski de randonnée, de Chamrousse au col du Grand Cucheron. Pierre Gignoux, 54 ans, revient sur cette épopée au cours de laquelle le duo – accompagné de quatre autres skieurs sur certaines portions – a gravi 21 sommets, descendu 7 pentes raides et accumulé 10 300 m de dénivelé positif d’une traite, en l’espace de 24h.

Actumontagne.com : Quelle est la genèse de cette Ultra-Traversée de Belledonne ?
Pierre Gignoux : Avec Brice, en 2018, on avait déjà effectué une traversée de Chamrousse au col du Lautaret (9000 m de dénivelé positif cumulé), qui empruntait la partie Sud du massif de Belledonne. Il ne connaissait pas bien la partie Nord, et j’avais envie de la lui faire découvrir, même si je la connais également un peu moins bien que la partie Sud. Initialement, ce projet était prévu pour 2020, avec 20 sommets au programme. A cause du Covid et du confinement, on a dû le décaler à 2021, en rajoutant un sommet pour qu’il y en ait 21, comme un clin d’œil à l’année en cours !

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Brice Filliard dans le couloir nord du Grand Morettan, coté 5.1/E2 selon SkiTour, site de référence des férus de ski de randonnée © Gignoux

Comment s’est passée cette traversée ?
On a bénéficié de bonnes conditions, avec notamment la pleine lune, une neige qui ne bougeait pas dans les couloirs (exposés Nord), et les pentes Sud et Ouest (chauffées par le soleil l’après-midi) qui avaient déjà bien purgé. En termes de qualité de neige, on a eu un peu de tout : poudreuse, neige croûtée, neige dure sur la couche de sirocco de janvier… Ce n’était pas tout le temps facile, mais on a aussi pris du plaisir à utiliser tout notre bagage technique dans les passages plus délicats à descendre. En tout cas, les conditions étaient bien meilleures que le 1er avril. Nous avions fait une première tentative ce jour-là, parce qu’on redoutait alors qu’on soit de nouveau confinés. Mais nous avions dû nous arrêter après 19 sommets et 8000 m de dénivelé, parce qu’il faisait trop chaud.

Avez-vous eu des coups de mou ?
J’ai eu un passage vraiment compliqué qui a duré environ 30 minutes, plutôt sur la fin (vers les Grands Moulins), d’autant que c’était dans une partie que je connaissais moins, que c’était de nuit et qu’il y avait alors de la recherche d’itinéraire. Mais tout est une question d’état d’esprit. En m’engageant sur un tel projet, je savais qu’il y aurait forcément des moments où il faudrait simplement gérer mes défaillances et attendre que ça passe. C’est ce qui s’est produit.

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Le Rocher de l’Homme était l’un des 21 sommets gravis (puis descendus à skis) par Pierre Gignoux et Brice Filliard © Gignoux

Arrive-t-on à profiter pleinement d’une telle épopée malgré la souffrance physique ?
Oui. J’ai vraiment savouré cette ultra-traversée de A à Z. Bien sûr, par moments, on se demande ce qu’on fait là, pourquoi on a choisi de faire ce périple en 24h plutôt qu’en mode plus contemplatif, en quatre ou cinq jours. Mais au final, je trouve que faire ça d’une seule traite a un côté plus fluide. Il y a une jouissance à utiliser toute notre palette technique, et quelque chose de magique dans le fait de tout enchaîner.

Que retenez-vous de cette ultra-traversée de Belledonne ?
Ce n’est pas tant la dimension sportive que j’ai envie de mettre en avant. Bien sûr, j’ai l’entraînement adéquat pour un tel périple – je fais en moyenne des sorties de 1500 à 2000 m de dénivelé, pendant plus de six mois de l’année, avec un total qui doit avoisiner les 120 000 m sur un hiver – mais beaucoup d’autres skieurs de randonnée en sont capables. Je vois davantage cette ultra-traversée comme une composition, une création, presque une sorte d’ouverture, même si toutes ces pentes ont déjà été skiées individuellement (mais pas selon cet enchaînement). J’ai tiré partie de la connaissance et de l’expérience de la montagne – en particulier du massif de Belledonne – que j’ai accumulées depuis que j’ai démarré le ski de rando, il y a 30 ans. C’est ce qui m’a permis d’imaginer ce parcours, où l’idée n’était pas d’être le plus efficace et direct, mais plutôt de mobiliser tous les savoir-faire et notre bagage technique. D’où cette volonté d’aller chercher de nombreux sommets emblématiques de Belledonne.

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Marc Perrocheau et Baptiste Agnely ont accompagné Pierre Gignoux et Brice Filliard sur la dernière portion du parcours (représentant 3800 derniers mètres de dénivelé, avec le Grand Crozet et sa pente Nord, la Pointe de la Frèche et les Grands Moulins) © Gignoux

Quid du matériel utilisé ?
On a vraiment privilégié la légèreté. On avait ainsi des skis (Dynastar) de 65 millimètres au patin, qu’on peut qualifier d’allumettes ! Avec les fixations (Gignoux), on était à 800 grammes par ski. Pour les chaussures, j’avais pris un prototype de Race 2.0, notre future chaussure de compétition de la gamme ultra-light, dont le poids est de 520 grammes par pied. Brice a de son côté testé de nouveaux prototypes de fixations équipées de stop-skis ultra légers, ainsi qu’une membrane d’étanchéité innovante sur les chaussures. Cette dernière s’est révélée très efficace, il n’avait absolument pas les pieds humides à l’arrivée ! Et me concernant, je n’avais aucune douleur au pied avec ces nouvelles chaussures. Ce périple était aussi intéressant de par sa durée. Parce qu’on ne pourrait pas tester les produits de la même façon si on effectuait ce même parcours divisé en une multitude de sorties « courtes » en plusieurs jours. Le fait d’avoir eu un peu toutes les conditions de neige était aussi très intéressant.

Propos recueillis par Martin Léger

Photo de une : Pierre Gignoux à l’arrivée de la pointe de Comberousse, vers la mi-parcours © Gignoux

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